Le clans des mouettes

ainsi est la force.
 
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 Le Bethlem Royal Hospital et Alphonse De Lamartine

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yanis la chouette



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MessageSujet: Le Bethlem Royal Hospital et Alphonse De Lamartine   Jeu 8 Juin à 8:27

Le Bethlem Royal Hospital (appelé communément Bedlam) est un hôpital psychiatrique situé à Beckenham dans le borough londonien de Bromley. Il est reconnu comme la première institution occidentale ayant offert des services de soins psychiatriques. Même s'il ne se trouve plus à son emplacement original, ce serait le plus ancien hôpital qui se spécialise dans les soins psychiatriques. Au XXIe siècle, il offre des services de pointe pour le traitement des problèmes de santé mentale, mais il est réputé pour avoir été le théâtre de plusieurs pratiques cruelles et inhumaines.

Il est connu sous divers noms : St. Mary Bethlehem, Bethlem Hospital, Bethlehem Hospital et Bedlam. Le mot anglais « bedlam », qui signifie chahut et confusion, trouve son origine dans son nom. Il pouvait aussi avoir le sens d'asile d'aliénés puisqu'on lit chez Voltaire : « ce monde est un grand Bedlam, où des fous enchaînent d'autres fous1 ».

En 2011, il héberge une collection d'œuvres de malades mentaux, le Bethlem Royal Archives and Museum.

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Saül. (1818)
Par Alphonse De Lamartine (1790-1869)
La scène est sur la montagne de Gelboé, dans le camp de Saül.

ACTE I

Le théâtre représente un camp on voit d'un côté les tentes du roi; de l'autre
des rochers et des arbres; des drapeaux, des trophées sont sur le devant.

SCÈNE I

DAVID, seul, sans armes. Il est nuit.

DAVID
Enfin je vous revois, lieux ,chers à ma mémoire!
Lieux autrefois remplis de bonheur et de gloire!
0 palais des guerriers! ô tentes où mon roi
Du salut d'Israël se reposait sur moi!
Et vous, drapeaux sacrés! et vous, armes royales
Que Saül confiait à ces mains filiales!
Après un si long temps d'exil et de malheurs,
Je vous vois, je vous touche, et vous baigne de pleurs!

(Il embrasse les étendards et les trophées.)

Invoquant de la nuit les ombres tutélaires,
Je rentre en fugitif au milieu de mes frères;
Je rentre, et nul guerrier ne reconnaît en moi
Ce David, le soutien, le gendre de son roi!
0 Saül, ô mon maître! Et toi, Dieu redoutable
Dont la main m'éleva, dont la rigueur m'accable,
Que ne me laissais-tu dans mon obscurité?
Que mon bonheur fut court et fut trop acheté
Élevé par mon prince au sein de sa famille,
Il m'approche du trône, il me donne sa fille;
II me la donne! ô ciel et par un prompt retour,
M'arrache cet objet d'un immortel amour.
Jaloux de ces lauriers cueillis pour sa défense,
En contemplant ma gloire, il craint pour sa puissance,
Et je me vois trois ans proscrit de ces États
Honorés par mon nom et sauvés par mon bras.
C'.en est trop, mes malheurs ont passé mon courage!
C'est languir trop longtemps dans ce honteux veuvage
Quel qu'en soit le succès, par un dernier effort,
Je viens redemander ou Michol ou la mort!

SCÈNE II

DAVID, JONATHAS, sortant des tentes du roi.

JONATHAS (à demi-voix.)
Le sommeil à la fin descend sur sa paupière;
Veillons!

(II entend les pas de David.)

Qu'ai-je entendu? Quel mortel téméraire
Ose franchir l'enceinte où repose son roi?
Guerrier, quel est ton nom?

DAVID.
Vive Israël c'est moi!

JONATHAS.
C'est la voix de David?

DAVID (se jetant dans ses bras.)
Oui, c'est lui, c'est ton frère,
0 mon cher Jonathas!

JONATHAS.
0 ciel! qu'oses-tu faire?
Viens-tu braver du roi l'implacable courroux?

DAVID.
Je viens pour le fléchir, ou tomber sous ses coups.

JONATHAS.
Tes ennemis ici veillent pour sa vengeance.

DAVID.
L'appui des innocents veille pour ma défense.

JONATHAS.
Les piéges de la mort environnent tes pas.

DAVID.
Ah! qui vit dans l'exil, ami, ne la craint pas!
Banni, persécuté, privé de ma patrie,
Errant loin de Michol, que m'importe la vie?
Que m'importent des jours traînés dans les déserts,
Loin du saint tabernacle et du Dieu que je sers?

JONATHAS.
Si Dieu les conservait au peuple qui l'adore?
Ton bras fut son salut:

DAVID.
Il le serait encore!

Au secours d'Israël que ne puis-je l'offrir?

JONATHAS.
C'est ainsi seulement que David doit mourir.
Tu sais de quels fléaux le ciel, qui nous accable,
Trouble les derniers jours d'un prince misérable;
Cet État, si longtemps affermi par ta main,
Depuis qu'il t'a perdu penche vers son déclin;
Chaque jour nous enlève un reste de puissance,
Chaque pas nous entraîne à notre décadence,
Et par tant de revers nos vainqueurs enhardis
Partagent en espoir nos funestes débris.
Le Philistin triomphe, et Juda, sans courage,
Tend ses mains sans défense aux fers de l'esclavage;
Il touche a ces moments prédits par Samuel
Où le Jourdain verra les filles d'Israël,
D'un vainqueur insolent malheureuses captives,
S'asseoir loin de Gessen et pleurer sur ses rives.
Seulement avec nous quelques rares soldats
Disputent Israël et ne le sauvent pas
A des vainqueurs surpris de leur propre victoire
Ils imposent encor par un reste de gloire;
Mais de l'arche de Dieu les derniers défenseurs
Combattent sans espoir et tombent sans vengeurs.

DAVID.
Sans vengeurs! et je vis! JI leur en reste encore.

JONATHAS.
Dieu ne se souvient plus du peuple qui l'adore;
Israël, autrefois l'objet de son amour,
Le jour qui va paraître est-il ton dernier jour?

DAVID.
Que dis-tu?

JONATHAS.
Que demain le combat recommence;
Qu'aux pieds de Gelboé le Philistin s'avance,
Et que, de toutes parts d'ennemis entourés,
Il faut vaincre ou périr.

DAVID.
Chers amis, vous vaincrez!
Vous vaincrez, ou David, couché sur la poussière,
Aura mêlé son sang au pur sang de son frère.
Viens, que Saül en moi retrouve enfin son fils.

JONATHAS.
Garde-toi de t'offrir à ses regards surpris!
Crains d'éveiller en lui cette fureur soudaine
Dont le bouillant transport à ton seul nom l'entraîne;
Attends que ses esprits, par nos soins préparés,
De ses préventions reviennent par degrés;
Laisse agir de Michol la tendresse prudente;
Voici l'heure où, quittant le repos de sa tente,
Quand sa douleur fidèle a chassé le sommeil,
Elle vient de Saül attendre le réveil,
Aux forêts, à la nuit confier ses alarmes,
Adresser au Seigneur sa prière et ses larmes,
Et se plaignant au ciel, sans accuser son roi,
Lui présenter les voeux qu'elle forme pour toi!
Aux transports accablants que causerait ta vue
Laisse-moi préparer son âme trop émue.
Laisse. Mais la voici!

DAVID.
C'est elle, je l'entends,
A je la reconnais au trouble que je sens!

Saül. (1818)
Par Alphonse De Lamartine (1790-1869)

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..La amistad es como una rosa..
Siempre hay que dedicarle tiempo para cultivarla..Regalarla con cariño, y afecto..
Y veras como crece con cuidados..
Buenos días Hermosas Bunburyanas! ⚘⚘
.. L'amitié est comme une rose..
Il faut toujours du temps pour cultiver.. Donner avec amour et affection..
Et vous verrez comme il grandit avec soins..
Bonjour belles bunburyanas ! ⚘⚘

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« Le parallélisme Marx-Freud reste tout à fait stérile et indifférent, mettant en scène des termes qui s'intériorisent ou projettent l'un dans l'autre sans cesser d'être étrangers, comme dans cette fameuse équation argent = merde. En vérité, la production sociale est uniquement la production désirante elle-même dans des conditions déterminées. »

— L'Anti-Œdipe
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yanis la chouette



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MessageSujet: Re: Le Bethlem Royal Hospital et Alphonse De Lamartine   Jeu 8 Juin à 8:36

Geneviève.
Par Alphonse De Lamartine (1790-1869)

PRÉFACE

I
Avant d’ouvrir par l’histoire de Geneviève cette série de récits
et de dialogues à l’usage du peuple des villes et des campagnes,
nous devons dire dans quel esprit ils ont été conçus, à quelle
occasion ils ont été composés, et pourquoi nous dédions ce
premier récit à mademoiselle Reine Garde, couturière et servante
à Aix, en Provence. Le voici :

II
J’étais allé passer une partie de l’été 1846 dans cette Smyrne
de la France qu’on appelle Marseille, ville digne par son activité
commerciale de servir d’échelle principale à la navigation
marchande et de rendez-vous aux caravanes de feu de l’Occident,
nos chemins de fer ; ville digne, par son goût attique pour toutes
les cultures de l’esprit, de s’honorer, comme la Smyrne d’Asie, des
souvenirs de grands poëtes. J’étais logé hors de la ville, trop
bruyante pour des malades, dans une de ces villas, autrefois
bastides, sorties de terre dans toute la circonférence de son sol
pour donner, avec le loisir du dimanche, la vue de ses voiles et les
brises de sa mer à cette population avide de plaisirs naturels, et
qui boit la poésie de son beau climat par tous les sens.
Le jardin de la petite villa que j’habitais ouvrait par une petite
porte sur la grève sablonneuse de la mer, à l’extrémité d’une
longue avenue de platanes, derrière la montagne de Notre-Dame
de la Garde, et tout près de la petite rivière voilée de lentisques
qui sert de ceinture au beau parc et à la villa toscane ou génoise
de la famille Borelli. On entendait de nos fenêtres les moindres
mouvements de la vague sur les bords de son lit et sur son oreiller
de sable, et, quand on ouvrait la porte du jardin, on voyait les
franges d’écume s’avancer presque jusqu’au mur, et se retirer
alternativement comme pour tenter et pour tromper dans un jeu
éternel la main qui aurait voulu se tremper dans l’onde. Je
passais des heures et des heures assis sur une grosse pierre, sous
un figuier, à côté de cette porte, à contempler cette lumière et ce
mouvement qu’on appelle la mer. De temps en temps, une voile
de pêcheur, ou la fumée rabattue comme un panache sur la
cheminée d’un bateau à vapeur, glissait sur la corde de l’arc que
formait le golfe, et interrompait la monotonie de l’horizon.


III
Les jours ouvriers cette grève était à peu près déserte ; mais
les dimanches elle s’animait de groupes de marins, de portefaix
riches et oisifs et de familles de négociants de la ville qui venaient
se baigner ou s’asseoir entre l’ombre du rivage et le flot. Un
murmure d’hommes, de femmes et d’enfants, heureux du soleil et
du repos, se mêlait aux babillages des vagues légères et minces
comme les lames d’acier poli sur le sable. De nombreux petits
bateaux doublaient à la voile ou à la rame la pointe du cap de
Notre-Dame de la Garde, ombragée de pins maritimes. Ils
traversaient le golfe en rasant la terre, pour aller aborder sur la
côte opposée. On entendait les palpitations de la voile, la cadence
des huit rames, les conversations, les chants, les rires des belles
bouquetières et des marchandes d’oranges de Marseille, filles de
Phocée, amoureuses des golfes, et qui aiment à jouer dans les
écumes de leur élément natal.


IV
A l’exception de la famille patriarcale des Rostand, ces grands
armateurs qui unissent Smyrne, Athènes, la Syrie, l’Égypte à la
France par leurs entreprises, et à qui j’avais dû tous les agréments
de mon premier voyage en Orient ; à l’exception de M. Miége,
agent général de toute notre diplomatie maritime sur la
Méditerranée ; à l’exception de Joseph Autran, ce poëte oriental
qui ne veut pas quitter son horizon parce qu’il préfère son soleil à
la gloire, je connaissais peu de monde à Marseille. Je ne cherchais
pas à connaître, je cherchais l’isolement pour le loisir et le loisir
pour l’étude ; j’écrivais l’histoire d’une révolution sans me douter
qu’une autre révolution regardait déjà par-dessus mon épaule
pour m’arracher les pages à peine terminées, et pour me
permettre un autre drame de la France, non sous la plume, mais
dans la main.


V
Mais Marseille est hospitalière comme sa mer, son port et son
climat. Les belles natures ouvrent les coeurs. Là où sourit le ciel,
l’homme est tenté de sourire aussi. A peine étais-je installé dans
ce faubourg, que les hommes lettrés, les hommes politiques, les
négociants à grandes vues, les jeunes gens qui avaient un écho de
mes anciennes poésies dans l’oreille, les ouvriers même, dont un
grand nombre lit, écrit, étudie, chante, versifie et travaille à la fois
des mains, affluèrent dans ma retraite, mais avec cette réserve
délicate qui est la pudeur et la grâce de l’hospitalité. J’avais les
plaisirs sans les gênes de cet empressement et de cet accueil : mes
matinées à l’étude, mes journées à la solitude et à la mer, mes
soirées à un petit nombre d’amis inconnus, venus de la ville pour
s’entretenir de voyages, de littérature et de commerce.






VI
Ces questions de commerce, Marseille ne les rétrécit pas en
questions de petit trafic, de mesquine épargne et de parcimonie
de capital ; Marseille les voit en grand comme une dilatation et
une expansion du travail français et des matières premières de ce
travail importées ou exportées de l’Europe à l’Asie. Le commerce,
pour les Marseillais, est une diplomatie lucrative, locale et
nationale à la fois. IIy a du patriotisme dans leurs entreprises, de
l’honneur sur leurs pavillo ns, de la po litique dans leurs
cargaisons. Leur commerce est une bataille éternelle qu’ils livrent
à leurs risques et périls sur les flots, pour disputer l’Afrique et
l’Asie aux rivaux de la France, et étendre la patrie et le nom
français sur les continents opposés de la Méditerranée.






VII
Une rencontre inattendue donnait en ce moment une
fermentation morale de plus à ces entretiens sur le commerce à
Marseille. Un grand économiste, dont le nom venait de surgir
nouvellement en France, et qui promettait ce qu’il tient
aujourd’hui, bon sens, courage et conscience, M. Frédéric Bastiat,
était à Marseille. Il y avait été appelé pour y traiter, dans des
réunions publiques, la question du libre échange, cette révolution
du commerce, cette insurrection pacifique de l’intérêt général
contre les monopoles partiels, cette liberté des dix doigts de la
main contre l’arbitraire du travail. M. Bastiat, que je connaissais
de nom et d’oeuvre, vint me voir. Il m’engagea à ces réunions. Je
connaissais ces questions. Je partageais en grande partie ses
opinions sur le libre échange ; je ne différais que sur l’application
plus ou moins rapide et plus ou moins révolutionnaire de ses
théories. Je les voulais lentes, graduées et transformatrices, pour
donner au travail protégé lui-même le temps de se transformer
sans périr. J’assistai à de magnifiques séances où M. Bastiat,
M. Reybaud, les députés, les académiciens, les grands négociants
de Marseille, luttèrent de bon sens et d’éloquence. Je fus amené à
y prendre la parole. On me traita en hôte du pays ; Marseille me
nationalisa par son accueil. Cette belle ville devint une patrie de
reconnaissance pour moi, comme elle était déjà une patrie de mes
yeux. Ces séances accomplies, je repris ma solitude et mon travail
dans mon faubourg.





VIII
Un dimanche, au retour d’une longue course en mer avec
madame de Lamartine, on nous dit qu’une femme, d’un extérieur
modeste et embarrassé, était arrivée par la diligence d’Aix à
Marseille, et qu’elle nous attendait depuis quatre ou cinq heures
dans une petite serre d’orangers qui faisait suite au salon de la
villa sur le jardin. Je laissai madame de Lamartine entrer dans la
maison, et j’entrai dans l’orangerie pour recevoir cette pauvre
étrangère. Je ne connaissais personne à Aix, et j’ignorais
complétement le motif qui pouvait avoir amené cette voyageuse
d’une patience si obstinée à nous attendre toute une demijournée.
En entrant sous l’orangerie, je vis une femme, jeune encore,
d’environ trente-six ou quarante ans. Elle était vêtue en
journalière de peu d’aisance ou de peu de luxe : une robe
d’indienne rayée, déteinte et fanée ; un fichu de coton blanc sur le
cou ; ses cheveux noirs proprement lissés, mais un peu poudrés,
comme ses souliers, de la poussière de la route en été. Ses traits
étaient beaux, gracieux, de cette molle et suave configuration
asiatique qui exclut toute tension des muscles du visage, qui
n’exprime que candeur et qui n’inspire qu’attrait ; de grands yeux
d’un bleu noirâtre, une bouche un peu affaissée aux coins par la
langueur ; un front pur de tout pli comme celui d’un enfant ; les
joues pleines vers le menton et se joignant par des ondulations
toutes féminines à un cou large et un peu renflé au milieu comme
le cou des statues grecques ; un regard qui rappelait le clair de
lune réfléchi dans une vague plutôt que le soleil de son pays ; une
expression de timidité mêlée de confiance dans l’indulgence
d’autrui, émanant de l’abandon de sa propre nature : en tout,
l’image de la bonté, qui la porte dans son attitude comme dans
son coeur, et qui espère la trouve, dans les autres. On voyait que
cette femme, encore agréable, avait dû être très-attrayante dans
sa jeunesse. Elle avait encore ce que le peuple, qui définit tout
sans phrase, appelle le gain de beauté, ce prestige, cet aimant, ce
je ne sais quoi qui fait qu’on attire, qu’on charme et qu’on retient.
Son embarras et sa rougeur devant moi me donnèrent le temps de
la bien regarder et de me sentir moi-même à l’aise, en paix et en
bien-être avec cette inconnue. Je la priai de s’asseoir sur une des
caisses d’oranger recouvertes d’une natte d’Égypte, et, pour l’y
encourager, je m’assis moi-même sur une caisse en face. Elle
rougissait de plus en plus, elle balbutiait, elle passait sa belle
main potelée et un peu massive sur ses yeux. Elle ne savait
évidemment quelle attitude prendre ni par où commencer. Je la
rassurai, et je l’aidai par quelques questions pour lui ouvrir la voie
de l’entretien qu’elle paraissait à la fois désirer et craindre.





IX
« Madame » lui dis-je.
Elle rougit davantage encore.

« Je ne suis pas mariée, monsieur, me dit-elle, je suis fille.
» - Eh bien, mademoiselle, voulez-vous me dire pourquoi
vous êtes venue de si loin, et pourquoi vous avez attendu si
longtemps notre retour pour m’entretenir ? Est-ce que je puis
vous être utile à quelque chose ? Est-ce que vous avez une lettre à
me remettre de la part de quelqu’un de votre pays ?
» - Oh ! mon Dieu, non, monsieur, je n’ai rien à vous
demander, et je me serais bien gardée de me procurer une lettre
des messieurs de mon pays pour vous, ou de laisser connaître
seulement que je venais à Marseille pour vous voir. On m’aurait
prise pour une vaniteuse qui voulait se rendre plus grande qu’elle
n’est en allant s’approcher des hommes qui font du bruit. Oh ! ce
n’est pas cela.
» - Eh bien, alors, que venez-vous me dire ?
» - Mais rien, monsieur !
» - Comment, rien ? Mais rien, cela ne vaut pas la peine de
perdre deux jours pour venir d’Aix à Marseille, ni de m’attendre
ici jusqu’au coucher du soleil, pour retourner demain d’où vous
venez ?

» - C’est pourtant vrai, monsieur ; vous devez me trouver
bien simple. Eh bien, je n’ai rien à vous dire, et je ne voudrais pas
pour un trésor que l’on sût à Aix que je suis venue ici !
» - Mais enfin quelque chose vous a poussée à venir ; vous
n’êtes pas comme ces vagues que vous voyez qui vont et viennent
sans savoir pourquoi. Vous avez une pensée ; vous paraissez
spirituelle et vive ; voyons, cherchez bien, quelle a été votre idée
en prenant une place dans la diligence d’Aix et en vous faisant
conduire à ma porte ?

» - Eh bien, monsieur, dit-elle en passant ses deux mains sur
ses joues comme pour en faire disparaître la rougeur et
l’embarras, et en rejetant ses belles boucles de cheveux noirs
humides de sueur derrière son cou, c’est vrai, j’avais une idée, une
idée qui ne me laissait pas dormir depuis huit jours. Je me suis
dit : « Reine ! il faut te contenter ! tu ne diras rien à personne, tu
fermeras ta boutique le samedi soir de bonne heure, tu prendras
la diligence de nuit, tu passeras le dimanche à Marseille, tu iras
voir ce monsieur, tu repartiras pour Aix le dimanche soir, tu seras
le lundi matin à ton ouvrage, et tout sera fini ; tu te seras
contentée une fois dans ta vie, sans que tes voisins ou voisines se
doutent seulement que tu es sortie de la rue ou du Cours. »

********

XVII
» - Vous êtes donc quelquefois triste ? lui demandai-je avec
un véritable intérêt.
» - Pas souvent, monsieur ; grâce à Dieu, je suis de bonne
humeur ; mais, enfin, tout le monde a ses peines, surtout quand
on n’a ni parent, ni famille, ni mari, ni enfants, ni nièce autour de
soi, et qu’on remonte le soir toute seule dans sa chambre pour se
réveiller toute seule le matin, et n’entendre que les pattes de son
oiseau sur les bâtons de sa cage ! Encore s’ils ne mouraient pas,
monsieur ! s’ils étaient comme les perruches ou les perroquets
qu’on voit sur le quai du port, à Marseille, et qui vivent, à.ce qu’on
dit, cent et un ans, on serait sûr de ne pas manquer de compagnie
jusqu’à la fin de ses jours ! Mais vous vous y attachez, et puis cela
meurt ; un beau matin vous vous réveillez et vous n’entendez plus
chanter votre ami près de la fenêtre ; vous l’appelez des lèvres, il
ne répond pas ; vous sortez du lit, vous courez pieds nus vers la
cage, et qu’est-ce que vous voyez ? Une pauvre petite bête, la tête
couchée sur le plancher, le bec ouvert, les yeux fermés, les pattes
roides et les ailes étendues dans sa pauvre prison ! Adieu ! tout
est fini ! Plus de joie, plus de chansons, plus d’amitié dans la
chambre ; plus personne qui vous fête quand vous rentrez ! Ah !
c’est bien triste, monsieur, croyez-moi ! »
Et elle refoula deux larmes qui se formaient sous sa paupière.
« Vous pensez à votre chardonneret, mademoiselle Reine ?
lui dis-je.
» - Hélas ! oui, monsieur, dit-elle avec honte, j’y pense
toujours depuis que je l’ai perdu comme cela. Quand on n’a pas
beaucoup d’amis, voyez-vous, on tient au peu que le bon Dieu
nous en laisse ! Celui-là m’aimait tant ! Nous nous parlions tant ;
nous nous fêtions tant tous les deux ! Ah ! on dit que les bêtes
n’ont pas d’âme ! Je ne veux pas offenser le bon Dieu ; mais si
mon pauvre oiseau n’avait pas d’âme, avec quoi donc m’aurait-il
tant aimée ? avec les plumes ou avec les pattes pout-être ? Bah !
bah ! laissons dire les savants ; j’espère bien qu’il y aura des
arbres et, des oiseaux en paradis, et je ne crois pas faire mal pour
cela encore. Est-ce que le bon Dieu est un trompeur ? Est-ce qu’il
nous ferait aimer ce qui ne serait que mort et illusion ?
» - Est-ce que vous n’avez rien écrit, Reine, sur ce chagrin,
qui paraît vous serrer le coeur ?
» - Si, monsieur ; pas plus tard que dimanche dernier, en
regardant sa cage vide et le mouron séché qui y pendait encore, et
en me sentant pleurer, je nie suis mise à lui écrire des vers, à mon
pauvre chardonneret, comme s’il avait été là pour les entendre.
Mais je n’ai pas pu les finir, cela me faisait trop de mal.
» - Dites-moi ces vers, ou du moins ceux dont vous vous
souvenez, ici, là, peu importe, c’est le sentiment que j’en veux, ce
ne sont pas les rimes. »
Elle chercha un moment dans sa mémoire, puis elle dit d’une
voix émue et caressante, comme si elle avait parlé à l’oiseau luimême:

VERS A MON CHARDONNERET
Toi dont mon seul regard faisait frissonner l’aile,
Qui m’égayais par ton babil,
Hélasl te voilà sourd à ma voix qui t’appelle,
Cher oiseau ! la saison cruelle
De ta vie a tranché le fil !
Ne crains pas que l’oubli chez les morts t’accompagne,
O toi le plus doux des oiseaux !
Tu fus pendant six ans ma fidèle compagne,
Oubliant pour moi la campagne,
Ta mère et ton nid de roseaux !
Moi je fus avec toi si vite accoutumée !
Nos jeux étaient mon seul loisir ;
Lorsque tu me voyais dans ma chambre enfermée,
Tu chantais. A ta voix aimée,
Mon ennui devenait plaisir !
Dans ta captivité je semblais te suffire,
Tu comprenais mes pas, ma voix,
Mon nom même, en ton chant tu savais me le dire ;
Dès que tu me voyais sourire,
Tu le gazouillais mille fois !
Oh ! notre vie à deux ! quelle était douce et pure !
Oh ! qu’ensemble nous étions bien !
Le peu qu’il nous fallait pour notre nourriture,
Je le gagnais à la couture ;
Je pensais : « Mon pain est le sien ! »
Je variais tes grains ; puis en forme de gerbe
Cueillie au bord des champs d’été,
Tu me voyais suspendre à ta cage superbe
Un coeur de laitue, un brin d’herbe
Entre les barreaux becqueté !
Que ne peux-tu savoir combien je te regrette !
Hélas ! ce fut à pareil jour
Que tu vins par ton vol égayer ma chambrette,
Où maintenant je te regrette
Seule sans cette ombre d’amour !
Et cela finissait par deux ou trois strophes plus tristes encore,
et par un espoir de revoir au ciel son oiseau enseveli pieusement
par elle, dans une caisse de rosier, sur sa fenêtre, fleur qui
inspirait tous les ans au chardonneret ses plus joyeuses et ses plus
amoureuses chansons. Je regrette de les avoir égarées en quittant
Marseille.

******************

Source: http://www.poesies.net

LE SABLE ET L'EAU OU L'OASIS.
DÉDIE AUX MARIAGES QUI DEVIENNENT AMOUR

"OMBRE ET POUSSIÈRE AVEC FORCE ET HONNEUR
ENGENDRE; L'HORIZON ET LA NATURE EST
LA CONSCIENCE DU VERBE ET DE LA RÉPUBLIQUE:
MON SEPTIÈME JOUR ET DU 8 à HUIT."CRIE YAHVÉ.

"LE PEUPLE PORTE LE VENTRE DE LA CONSCIENCE,
GÉMIT MARIE-MADELEINE:
MON CŒUR, MON ÂME ET MA SOLITUDE; AI JE
DROIT DE PORTER JUGEMENT".

SILENCE FAIT APPARAITRE LA SUEUR DU SABLE.
TOUT TRANSPIRE DANS YAHVÉ. J'AI HUMEUR
DE PLUIE ET ASPECT DE CHACAL, CAR JE PORTE
MON REGARD SUR LES CIEUX, YAHVÉ". DIT TAY

"OMBRE ET POUSSIÈRE AVEC FORCE ET HONNEUR
ENGENDRE LIBERTÉ DU REGARD ET D'AMOUR:
LA CONSCIENCE DU VERBE ET DE LA RÉPUBLIQUE"
CRIE YAHVÉ VERS LA LUEUR DES PHARES DU VENT.

"MÉMOIRES ET SOUFFLE PORTENT LA CLAMEUR ET
LE CHAGRIN DU SANG. IL RESPIRE LE TEMPS; ICI.
JE SUIS DE CEUX QUI CROIT EN LA FIERTÉ; "LUIE"
LE SOUVENIR DU CHAGRIN ESPÉRÉ, RÉPUBLIQUE."

ECRIT DE
TAY LA CHOUETTE EFFRAIE
OU
CITOYEN TIGNARD YANIS
ALIAS
DARK OBSCUR LE PHOTOGRAPHE


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MessageSujet: Re: Le Bethlem Royal Hospital et Alphonse De Lamartine   Jeu 8 Juin à 8:42

Écriture

Foucault a écrit en 1954 un premier ouvrage avec une thématique proche, Maladie mentale et psychologie. Histoire de la folie a été rédigé essentiellement à Uppsala en Suède, ville où Michel Foucault avait un poste d'enseignant de français depuis 1955. Il avait accès à la bibliothèque Carolina Rediviva où il a puisé l'essentiel de sa documentation1 . Le directeur pressenti était Sten Lindroth (sv), professeur d'histoire des idées et des sciences de l'université de la même ville, mais celui-ci rejeta le travail présenté. L'ouvrage est achevé à Cracovie et ce sont finalement Georges Canguilhem et Daniel Lagache qui acceptent d'en être les rapporteurs.

Folie et déraison. Histoire de la folie à l'âge classique est la thèse majeure du doctorat d'État et le premier ouvrage important de Michel Foucault, qui y étudie les développements de l'idée de folie à travers l'Histoire. C'est la deuxième édition, révisée, de 1972, qui abandonne le titre principal au profit du seul sous-titre.

Idées principales
Une exclusion en remplace une autre

Foucault commence par une analyse au Moyen Âge, notant notamment comment les lépreux furent parqués hors de la société des vivants. Il y eut peut-être jusqu'à 19 000 léproseries à travers la chrétienté, cette précision étant fondée sur Matthieu Paris. Cette question amène à se demander que deviendront les léproseries, une fois la lèpre disparue : « (…) ces structures resteront. Dans les mêmes lieux souvent les jeux de l'exclusion se retrouveront, étrangement semblables deux ou trois siècles plus tard ».

À partir de là, Foucault trace une histoire de l'idée de maladie mentale au XVe siècle, et de l'intérêt accru pour l'emprisonnement au XVIIe siècle en France. Un repère est donné : c'est la fondation par un décret, en 1656, d'un « hôpital général », qui servira de lieu d'internement pour des fous, mais aussi des pauvres, des criminels. Le lieu sera à la fois vecteur de répression et de charité. Toutes ces « confusions » posent donc question.
L'internement des fous, hérétiques, criminels et libertins

Bientôt cependant (Première partie, chapitre III) des précisions sont données. Il y eut bien des lieux réservés aux seuls fous : l'Hôtel-Dieu accueillera seulement des aliénés, Bethlem à Londres n'accueillera que des « lunatiques », bien que par ailleurs les « fous », les « furieux » soient mélangés, confondus avec d'autres internés, jusqu'en prison2.

Il s'agit alors de questionner la différence entre ces deux lieux. Quand seuls des fous sont internés, il s'agit bien d'une volonté médicale, ce qui n'est pas le cas ailleurs. De plus, Foucault suggère que la confusion que nous percevons dans l'internement est une vision qui n'est pas « juste », puisqu'elle porte sur l'âge classique un regard actuel, et qu'il s'agit donc bien plus de comprendre, non une erreur de l'âge classique, mais bien une « expérience homogène » de l'exclusion, des « signes positifs », une « conscience positive ».

Allant plus loin, Foucault remarque que les asiles réservés aux fous ne sont pas nouveaux à l'âge classique. La nouveauté qu'apporte cette période, ce sont bien les lieux qui mélangent fous et autres, charité et répression. En effet, Foucault précise l'existence d'hôpitaux réservés aux fous : à Fez au VIIe siècle, à Bagdad au XIIe siècle, puis au Caire au siècle suivant…
Maladie de l'âme

Enfin, la folie aurait été reconnue comme une maladie de l'âme, puis avec Freud, comme une maladie mentale.

Foucault accorde une grande attention à la façon dont le statut de fou passa de celui d'un être occupant une place acceptée, sinon reconnue, dans l'ordre social, à celui d'un exclu, enfermé et confiné entre quatre murs.

Foucault étudie les différentes manières et tentatives de traitement des fous, et plus particulièrement les travaux de Philippe Pinel et Samuel Tuke. Foucault présente clairement les traitements appliqués par ces deux hommes comme non moins autoritaires que ceux de leurs prédécesseurs. Ainsi l'asile et les méthodes de Tuke n'auraient principalement consisté qu'en la punition des individus reconnus comme fous jusqu'à ce qu'ils apprennent à agir normalement, les forçant effectivement à se comporter à la manière d'êtres parfaitement soumis et conformes aux règles admises. De façon similaire, le traitement des fous par Pinel semble n'avoir été qu'une version étendue de la thérapie par aversion, y incluant des traitements tels que la douche glacée et l'utilisation des camisoles de force. Pour Foucault, ce type de traitements ne revient qu'à brutaliser le patient à répétition jusqu'à ce que celui-ci intègre la structure du jugement et de la punition.
Plan
Première partie

Chapitre I - Stultiferas navis
Chapitre II - Le grand renfermement
Chapitre III - Le monde correctionnaire
Chapitre IV - Expériences de la folie
Chapitre V - Les insensés
Deuxième partie

Introduction
Chapitre I - Le fou au jardin des espèces
Chapitre II - La transcendance du délire
Chapitre III - Figures de la folie
Chapitre IV - Médecins et malades
Troisième partie

Introduction
Chapitre I - La grande peur
Chapitre II - Le nouveau partage
Chapitre III - Du bon usage de la liberté
Chapitre IV - Naissance de l'asile
Chapitre V - Le cercle anthropologique
Éditions

Michel Foucault, Histoire de la folie à l'âge classique, Gallimard, 1972
Michel Foucault, Naissance de la clinique, PUF
Michel Foucault, Les machines à guérir, éditions Mardaga

Notes et références

↑ Rodinesco E, Michel Foucault : lectures de l'histoire de la folie dans Philosophes dans la tourmente, 2005, éditions Fayard
↑ ce qui semble demeurer le cas aujourd'hui et ne constitue pas une particularité de l'époque étudiée
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MessageSujet: Re: Le Bethlem Royal Hospital et Alphonse De Lamartine   Jeu 8 Juin à 8:44

Souvenirs, impressions, pensées et paysages pendant un
voyage en Orient, 1832-1833, ou Note d'un voyageur

Par Alphonse De Lamartine



AVERTISSEMENT




Ceci n' est ni un livre, ni un voyage ; je n' ai
jamais pensé à écrire l' un ou l' autre. Un livre, ou
plutôt un poëme sur l' orient, M De Chateaubriand
l' a fait dans l' itinéraire ; ce grand écrivain
et ce grand poëte n' a fait que passer sur cette
terre de prodiges, mais il a imprimé pour toujours
la trace du génie sur cette poudre que tant de
siècles ont remuée. Il est allé à Jérusalem en
pèlerin et en chevalier, la bible, l' évangile et
les croisades à la main. J' y ai passé seulement en
poëte et en philosophe ; j' en ai rapporté de
profondes impressions



dans mon coeur, de hauts et terribles enseignements
dans mon esprit. Les études que j' y ai faites sur
les religions, l' histoire, les moeurs, les
traditions, les phases de l' humanité, ne sont pas
perdues pour moi. Ces études, qui élargissent
l' horizon si étroit de la pensée, qui posent devant
la raison les grands problèmes religieux et
historiques, qui forcent l' homme à revenir sur ses
pas, à scruter ses convictions sur parole, à s' en
formuler de nouvelles ; cette grande et intime
éducation de la pensée par la pensée, par les
lieux, par les faits, par les comparaisons des
temps avec les temps, des moeurs avec les moeurs,
des croyances avec les croyances, rien de tout cela
n' est perdu pour le voyageur, le poëte ou le
philosophe ; ce sont les éléments de sa poésie et
de sa philosophie à venir. Quand il a amassé,
classé, ordonné, éclairé, résumé l' innombrable
multitude d' impressions, d' images, de pensées, que
la terre et les hommes parlent à qui les interroge ;
quand il a mûri son âme et ses convictions, il
parle à son tour ; et, bonne ou mauvaise, juste ou
fausse, il donne sa pensée à sa génération, ou
sous la forme de poëme, ou sous la forme
philosophique. Il dit son mot, ce mot que tout
homme qui pense est appelé à dire. Ce moment
viendra peut-être pour moi : il n' est pas venu
encore.



Quant à un voyage, c' est-à-dire à une description
complète et fidèle des pays qu' on a parcourus, des
événements personnels qui sont arrivés au voyageur,
de l' ensemble des impressions des lieux, des hommes
et des moeurs, sur eux, j' y ai encore moins songé.
Pour l' orient, cela est fait aussi ; cela est fait
en Angleterre, et cela se fait en France en ce
moment, avec une conscience, un talent et un succès
que je n' aurais pu me flatter de surpasser :
M De Laborde écrit et dessine avec le talent du
voyageur en Espagne, et le pinceau de nos premiers
artistes ; M Fontanier, consul à Trébisonde,
nous donne successivement des portraits exacts et
vivants des parties les moins explorées de l' empire
ottoman ; et la correspondance d' orient , par
M Michaud, de l' académie française, et par son
jeune et brillant collaborateur, M Poujoulat,
satisfait complétement à tout ce que la curiosité
historique, morale et pittoresque, peut désirer sur
l' orient. M Michaud, écrivain expérimenté, homme
fait, historien classique, enrichit la description
des lieux qu' il parcourt de tous les souvenirs,
vivants pour lui, des croisades ; il fait la
critique des lieux par l' histoire, et de l' histoire
par les lieux ; son esprit mûr et analytique se
fait jour à travers le passé comme à travers les
moeurs des peuples qu' il visite, et répand le sel
de sa piquante



et gracieuse sagesse sur les moeurs, les coutumes,
les civilisations qu' il parcourt ; c' est l' homme
avancé en intelligence et en années, conduisant le
jeune homme par la main, et lui montrant, avec le
sourire de la raison et de l' ironie, des scènes
nouvelles pour lui. M Poujoulat est un poëte et
un coloriste ; son style, frappé de l' impression
et de la teinte des lieux, les réfléchit tout
éclatants et tout chauds de la lumière locale. On
sent que le soleil d' orient luit et échauffe encore
dans sa pensée jeune et féconde, pendant qu' il
écrit à son ami ; ses pages sont des blocs du pays
même, qu' il nous rapporte tout rayonnants de leur
splendeur native. La diversité de ces deux talents,
s' achevant l' un par l' autre, fait de la
correspondance d' orient le recueil le plus
complet que nous puissions désirer sur cet
admirable pays : c' est aussi la lecture la plus
variée et la plus attrayante.
Pour la géographie, nous avons peu de choses encore :
mais les travaux de M Caillet, jeune officier
d' état-major, que j' ai rencontré en Syrie, seront
sans doute publiés bientôt, et compléteront pour
nous le tableau de cette partie du monde.
M Caillet a passé trois ans à explorer l' île de
Chypre, la Caramanie, les différentes parties de
la Syrie, avec



ce zèle et cette intrépidité qui caractérisent les
officiers instruits de l' armée française. Rentré
depuis peu dans sa patrie, il lui rapporte des
notions qui eussent été bien utiles à l' expédition
de Bonaparte, et qui peuvent en préparer d' autres.
Les notes que j' ai consenti à donner ici aux
lecteurs n' ont aucun de ces mérites. Je les livre
à regret ; elles ne sont bonnes à rien qu' à mes
souvenirs ; elles n' étaient destinées qu' à moi
seul. Il n' y a là ni science, ni histoire, ni
géographie, ni moeurs ; le public était bien loin
de ma pensée quand je les écrivais : et comment
les écrivais-je ? Quelquefois à midi, pendant le
repos du milieu du jour, à l' ombre d' un palmier ou
sous les ruines d' un monument du désert ; plus
souvent le soir, sous notre tente battue du vent
ou de la pluie, à la lueur d' une torche de résine ;
un jour, dans la cellule d' un couvent maronite du
Liban ; un autre jour, au roulis d' une barque
arabe, ou sur le pont d' un brick, au milieu des
cris des matelots, des hennissements des chevaux,
des interruptions, des distractions de tout genre
d' un voyage sur terre ou sur mer ; quelquefois
huit jours sans écrire ; d' autres fois perdant les
pages éparses d' un album déchiré par les chacals,
ou trempé de l' écume de la mer.



Rentré en Europe, j' aurais pu sans doute revoir
ces fragments d' impressions, les réunir, les
proportionner, les composer, et faire un voyage
comme un autre. Mais, je l' ai déjà dit, un voyage
à écrire n' était pas dans ma pensée. Il fallait
du temps, de la liberté d' esprit, de l' attention,
du travail ; je n' avais rien de tout cela à donner.
Mon coeur était brisé, mon esprit était ailleurs,
mon attention distraite, mon loisir perdu ; il
fallait ou brûler ou laisser aller ces notes telles
quelles. Des circonstances inutiles à expliquer
m' ont déterminé à ce dernier parti ; je m' en repens,
mais il est trop tard.
Que le lecteur les ferme donc avant de les avoir
parcourues, s' il y cherche autre chose que les plus
fugitives et les plus superficielles impressions
d' un voyageur qui marche sans s' arrêter. Il ne peut
y avoir un peu d' intérêt que pour des peintres :
ces notes sont presque exclusivement pittoresques ;
c' est le regard écrit, c' est le coup d' oeil d' un
passager assis sur son chameau ou sur le pont de
son navire, qui voit fuir des paysages devant lui,
et qui, pour s' en souvenir le lendemain, jette
quelques coups de crayon sans couleur sur les pages
de son journal. Quelquefois le voyageur, oubliant
la scène qui l' environne, se replie sur lui-même,
se parle à lui-même,



s' écoute lui-même penser, jouir ou souffrir ; il
grave aussi alors un mot de ses impressions
lointaines, pour que le vent de l' océan ou du
désert n' emporte pas sa vie tout entière, et qu' il
lui en reste quelque trace dans un autre temps,
rentré au foyer solitaire, cherchant à ranimer un
passé mort, à réchauffer des souvenirs froids, à
renouer les chaînons d' une vie que les événements
ont brisée à tant de places. Voilà ces notes : de
l' intérêt, elles n' en ont point ; du succès, elles
ne peuvent point en avoir ; de l' indulgence, elles
n' ont que trop de droits à en réclamer.



Marseille, 20 mai 1832.
Ma mère avait reçu de sa mère au lit de mort une
belle bible de Royaumont dans laquelle elle
m' apprenait à lire, quand j' étais petit enfant.
Cette bible avait des gravures de sujets sacrés
à toutes les pages. C' était Sara, c' était Tobie
et son ange, c' était Joseph ou Samuel, c' était
surtout ces belles scènes patriarcales où la nature
solennelle et primitive de l' orient était mêlée à
tous les actes de cette vie simple et merveilleuse
des premiers hommes. Quand j' avais bien récité ma
leçon et lu à peu près sans faute la demi-page de
l' histoire sainte, ma mère découvrait la gravure,
et, tenant le livre ouvert sur ses genoux, me la
faisait contempler



en me l' expliquant, pour ma récompense. Elle était
douée par la nature d' une âme aussi pieuse que
tendre, et de l' imagination la plus sensible et la
plus colorée ; toutes ses pensées étaient
sentiments, tous ses sentiments étaient images ;
sa belle et noble et suave figure réfléchissait,
dans sa physionomie rayonnante, tout ce qui brûlait
dans son coeur, tout ce qui se peignait dans sa
pensée ; et le son argentin, affectueux, solennel
et passionné de sa voix, ajoutait à tout ce qu' elle
disait un accent de force, de charme et d' amour,
qui retentit encore en ce moment dans mon oreille,
hélas ! Après six ans de silence ! La vue de ces
gravures, les explications et les commentaires
poétiques de ma mère, m' inspiraient dès la plus
tendre enfance des goûts et des inclinations
bibliques. De l' amour des choses au désir de voir
les lieux où ces choses s' étaient passées, il n' y
avait qu' un pas. Je brûlais donc, dès l' âge de
huit ans, du désir d' aller visiter ces montagnes
où Dieu descendait ; ces déserts où les anges
venaient montrer à Agar la source cachée, pour
ranimer son pauvre enfant banni et mourant de soif ;
ces fleuves qui sortaient du paradis terrestre ;
ce ciel où l' on voyait descendre et monter les
anges sur l' échelle de Jacob. Ce désir ne s' était
jamais éteint en moi : je rêvais toujours, depuis,
un voyage en orient, comme un grand acte de ma
vie intérieure : je construisais éternellement dans
ma pensée une vaste et religieuse épopée dont ces
beaux lieux seraient la scène principale ; il me
semblait aussi que les doutes de l' esprit, que les
perplexités religieuses devaient trouver là leur
solution et leur apaisement. Enfin, je devais y
puiser des couleurs pour mon poëme ; car la vie
pour mon esprit fut toujours un grand poëme, comme
pour mon coeur elle fut de l' amour. Dieu, amour et
poésie, sont les trois mots



que je voudrais seuls gravés sur ma pierre, si je
mérite jamais une pierre.
Voilà la source de l' idée qui me chasse maintenant
vers les rivages de l' Asie. Voilà pourquoi je suis
à Marseille et je prends tant de peine pour
quitter un pays que j' aime, où j' ai des amis, où
quelques pensées fraternelles me pleureront et me
suivront.
Marseille, 22 mai.
J' ai nolisé un navire de deux cent cinquante
tonneaux, de dix-neuf hommes d' équipage. Le
capitaine est un homme excellent. Sa physionomie
m' a plu. Il a dans la voix cet accent grave et
sincère de la probité ferme et de la conscience
nette : il a de la gravité dans l' expression de la
physionomie, et dans le regard ce rayon droit,
franc et vif, symptôme certain d' une résolution
prompte, énergique et intelligente. C' est de plus
un homme doux, poli et bien élevé. Je l' ai examiné
avec le soin que l' on doit naturellement apporter
dans le choix d' un homme à qui l' on va confier
non-seulement sa fortune et sa vie, mais la vie de
sa femme et d' un enfant unique, où la vie des trois
êtres est concentrée dans une seule. Que Dieu
nous garde et nous ramène !



Le navire se nomme l' Alceste . Le capitaine
est M Blanc, de La Ciotat. L' armateur est un
des plus dignes négociants de Marseille,
M Bruno-Rostand. Il nous comble de prévenances
et de bontés. Il a résidé lui-même longtemps dans
le levant. Homme instruit et capable des emplois
les plus éminents, dans sa ville natale sa probité
et ses talents lui ont acquis une considération
égale à sa fortune. Il en jouit sans ostentation,
et, entouré d' une famille charmante, il ne s' occupe
qu' à répandre parmi ses enfants les traditions de
loyauté et de vertu. Quel pays que celui où l' on
trouve de pareilles familles dans toutes les classes
de la société ! Et quelle belle institution que
celle de la famille qui protége, conserve, perpétue
la même sainteté de moeurs, la même noblesse de
sentiments, les mêmes qualités traditionnelles
dans la chaumière, dans le comptoir ou dans le
château !
25 mai.
Marseille nous accueille comme si nous étions des
enfants de son beau ciel ; c' est un pays de
générosité, de coeur et de poésie d' âme ; ils
reçoivent les poëtes en frères ; ils sont poëtes
eux-mêmes, et j' ai trouvé parmi les hommes du
commun de la société, de l' académie, et parmi les
jeunes gens qui entrent à peine dans la vie, une
foule de caractères et de talents qui sont faits
pour honorer non-seulement



leur patrie, mais la France entière. -le midi et
le nord de la France me paraissent, sous ce rapport,
bien supérieurs aux provinces centrales.
L' imagination languit dans les régions
intermédiaires, dans les climats trop tempérés ; il
lui faut des excès de température. La poésie est
fille du soleil ou des frimas éternels : Homère ou
Ossian, Le Tasse ou Milton.
30 mai.
J' emporterai dans mon coeur une éternelle mémoire
de la bienveillance des marseillais. Il semble
qu' ils veuillent augmenter en moi ces angoisses
qui serrent le coeur quand on va quitter la patrie
sans savoir si on la reverra jamais. Je veux
emporter aussi le nom de ces hommes qui m' ont le
plus particulièrement accueilli, et dont le souvenir
me restera comme la dernière et douce impression
du sol natal : M J Freyssinet, M De Montgrand,
Mm De Villeneuve, M Vangaver, M Autran,
M Dufeu, M Jauffret, etc., etc., tous hommes
distingués par une qualité éminente du coeur et de
l' esprit, savants, administrateurs, écrivains ou
poëtes. Puissé-je les revoir, et leur payer à mon
retour tous ces tributs de reconnaissance et
d' amitié qu' il est si doux de devoir et si doux
d' acquitter !



Voici des vers que j' ai écrits ce matin en me
promenant sur la mer, entre les îles de Pomègue
et la côte de Provence ; c' est un adieu à
Marseille, que je quitte avec des sentiments de
fils. Il y a aussi quelques strophes qui portent
plus avant et plus loin dans mon coeur.

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